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— Chapitre IV. —

Place de l’Occultisme 

Tout ce qui vient d'être dit situe déjà dans une certaine mesure le domaine de « occultisme ». Notamment, le mécanisme par lequel les sciences positives s'échappent les unes après les autres du creuset commun de « occultisme » nous est connu. Pourtant les sciences positives ne sont pas tout et leur repère est donc insuffisant. En premier lieu, la science ne s'appuie que sur le passé. Si ses lois en arrivent à prévoir, c'est dans la mesure où elles sont le reflet d'un ordre profond, selon les principes connus en épistémologie sous les noms de « principe de la légalité universelle » et « principe de la constance des lois de la nature ». Or ce reflet de la réalité profonde n'est considéré que sous son aspect le plus superficiel et formel.

C'est pourquoi notamment les sciences « n'expliquent » jamais rien, sinon en rangeant les faits nouveaux sous des étiquettes déjà admises. Savoir que la lumière est une vibration (vibration de quoi ?) à moins qu'elle ne soit une émission corpusculaire (corpuscules de quoi ?), ne satisfait pas pleinement l'esprit. Aussi se tourne-t-il immanquablement vers les métaphysiques ou les religions. Ces dernières peuvent être purement mentales ou purement fidéistes, auquel cas rien n'est résolu. Et l'esprit humain en revient alors fatalement à vouloir percer les grands arcanes. Un seul chemin est offert ; l'hermétisme, c'est-à-dire l'accession à la Connaissance par participation.

Par ailleurs, les sciences proprement dites ne visent exclusivement qu'à la connaissance du monde extérieur. Or l'univers ne nous est connu que par la pensée et s'il y a quelque chose à connaître, c'est bien plutôt en analysant la pensée qu'on a une chance de le rencontrer. La psychanalyse nous a montré notamment à quel point le monde intérieur conditionne tous les problèmes possibles. Il est superflu de vouloir étayer une conception religieuse et philosophique du monde sur des considérations d'ordre juridique ou moral à partir du moment où l'on a compris que l'ordre juridique et moral est une pure et simple projection de notre inconscient et de ses complexes et interdits.

Il est superflu de vouloir fonder sa conduite et ses convictions sur les données de la science à partir du moment où l'on a compris que la science repose exclusivement sur des axiomes, des postulats et des notions intuitives, procédant tous également de nous et de notre structure mentale. Dès lors, il faut mettre la connaissance de soi-même au premier rang des préoccupations et au premier plan de toute recherche.

L'ascèse hermétique, quelque chemin qu'elle suive dans le dédale de la nature « occulte », conduit plus sûrement que l'ascèse purement religieuse à une connaissance de soi-même. L'idée est vieille comme la réflexion philosophique elle-même. Elle demande à être étayée sur quelques considérations formulées en termes de vocabulaire contemporain. En premier lieu, nous ne connaissons l'univers que par la pensée. Cette vérité centrale ne sera jamais trop redite, tant nous avons tendance à l'oublier. L'univers pensé comporte d'une part une image de ce que nous appelons le monde extérieur et d'autre part une image du monde intérieur.

A l'un nous attribuons des qualités de consistance, et la matière sur laquelle nous fondions cette consistance se résout en énergie immatérielle sous le regard de la physique moderne. De l'autre nous ne savons que peu de choses, sinon que sa part inconsciente déborde largement sa part visible. En deuxième lieu, nous savons depuis Kant que non seulement nous n'avons aucun moyen d'appréhender la « réalité » du monde extérieur, mais encore que les cadres et modalités que nous croyons y découvrir ne sont que la projection de notre propre structure mentale. En outre et en troisième lieu, il n'y a pas que le temps, l'espace, le nombre, la qualité, la quantité, etc... qui sont imputables à nous seuls : tout l'univers des notions résulte d'un mécanisme de projection. Ainsi, au-dessous des catégories de l'entendement, il faut apprendre à discerner des catégories de la pensée inconsciente, ou, si l'on veut les désigner par l'indication du plan sur lequel on les découvre, des catégories de l'Intuition.

En d'autres termes, le monde, tel qu'il nous apparaît, a :

1°) une structure logique. C'est celle qu'exprime la science. Elle procède du fait que nous projetons hors de nous les notions de temps, d'espace, de nombre, de qualité, etc... ; Notions que nous sommes donc tentés d'attribuer à une réalité extérieure à nous ;

2°) une structure analogique. C'est celle qu'expriment les systèmes « occultistes ». Elle procède du fait que nous projetons hors de nous l'ambivalence, la similitude, les polarités, etc..., notions que nous sommes tentés d'attribuer à un aspect plus profond de la réalité extérieure ;

3°) une essence. C'est elle que nous plaçons au centre de la réalité extérieure, au-delà des formes. Elle n'est que le reflet extérieur de ce que la pensée, dégagée de tout conditionnement par les catégories, contient de plus profond et de plus inexprimable.

Dès lors le domaine de « occultisme » est celui dans lequel la pensée retrouve sa propre structure analogique, celui qu'elle ne pénètre que par une transformation progressive d'elle-même, puisqu'il lui faut découvrir en elle-même ces clefs inconscientes dont le dégagement suppose une véritable psychanalyse des catégories de l'Intuition enfouies dans l'Inconscient humain, permet d'accéder, au plus profond de soi, à l'Essence universelle, ou Essence de l'Univers-pensé : le Caba de la Tradition orientale.

La place de « occultisme » est donc toute définie : quant à sa nature, le domaine « occulte » est une projection de notre inconscient, de l'inconscient humain. Quant à sa destination, « occultisme » est fait pour être dépassé par la pensée humaine se dégageant progressivement de ses conditionnements inconscients par l'un des cheminements de l'ascèse hermétique. Quant à son rôle, le domaine « occulte » est le précieux réservoir où se conservent, en attendant le jour de la consciencialisation, tous les arcanes de notre structure profonde. Quant à sa valeur, l’ « occultisme » a celles d'un document, d'un témoin et d'un chemin.

Il nous reste à dire que dans un chapitre introductif comme il convenait moins de s'attacher à une rigueur dogmatique qu'à la nécessité d'introduire progressivement le lecteur d'une considération assez superficielle des faits « occultes » jusqu'à celle de leur signification profonde. Nous n'avons sans doute pas pu éviter l'écueil de la technicité. Dans le corps l'encyclopédie, Marianne Verneuil, parmi des définitions anodines, étayera ses conceptions profondes sur des articles solidement charpentés qui donnent une vie authentique à l'ensemble. Si les indications très générales du présent chapitre ont retenu l'intérêt du lecteur, nous lui demandons de fouiller maintenant le contenu très substantiel de la plupart des pages qui suivent. Si elles ne lui apportent pas toujours l'explication
définitivequ'il attend, peut-être du moins lui permettront-elles à coup sûr de se poser les problèmes essentiels : ceux qu'il faut s'être posés avant d'aller plus loin.

A ceux qui ne se posent aucune question, il faut montrer qu'il existe des problèmes. A ceux qui se posent des problèmes, et seulement à ceux-là, il faut suggérer les solutions. Et ceux-là sont seuls à pouvoir comprendre par ailleurs que les solutions proposées n'ont de valeur que dans la mesure où elles les incitent à chercher la Solution en eux-mêmes. En effet, et c'est, croyons-nous, la synthèse de ces pages liminaires, le monde « occulte » est en nous ; nul dictionnaire ne peut le dépeindre abstraitement et impersonnellement. Si, au lieu de lui demander de l'aider dans son effort, le lecteur trouvait dans cette
Encyclopédie
 un moyen d'éviter tout effort, cet ouvrage aurait manqué son but.


Docteur Roger FRÉTIGNY