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— Chapitre I. — 


En quoi consiste l’Occultisme
 

Occulte signifie caché. Une force occulte est une force qui n'est pas visible. A ce titre, l'énergie nucléaire, les intérêts moraux, sont des forces occultes. On peut même dire que dans la nature nous sommes entourés de forces et de faits occultes.
Ce que nous voyons ne représente qu'une partie infime à côté de ce qui nous échappe (les remous de la conscience collective, l'électricité atmosphérique, la vie des grands fonds sous-marins, ce que pense notre voisin, les forces qui font germer les graines, celles qui nous poussent à aimer les uns et pas les autres, les éléments du charme, du génie, du sex-appeal, de la beauté, les origines et les destins du monde, les raisons ignorées aujourd'hui et qui conditionneront l'actualité de demain... )
 

Même dans ce qui est visible et « expliqué » comme la lumière électrique, tout nous est à peu près inconnu : nature du courant électrique, mode de transmission de ce fluide hypothétique dans le filament, mécanique par laquelle les rayons lumineux, frappant les cônes et bâtonnets de la rétine, suscitent la création d'un « influx » nerveux dont nous ignorons la nature et que personne n'a jamais vu, mécanisme par lequel cet influx devient image psychique..., etc.

Assurément, à la connaissance de ce qui nous entoure, la science substitue des hypothèses ingénieuses. Elle donne des noms aux choses hypothétiques et les simplistes sont satisfaits. Ils ne s'étonnent même pas de ce que la science doit changer la définition de ses corpuscules et radiations tous les cinquante ans. Mais le fait brut est que ce que nous connaissons — au plein sens du mot — se réduit à bien peu de choses. La Nature est foncièrement occulte, et, s'il fallait ranger dans « occultisme » tout ce qui nous est caché, il faudrait y comprendre non seulement la métapsychique, l'imagination créatrice et tes lois mathématiques de la probabilité, mais à peu près toutes les sciences.

Faut-il, dès lors, pour définir l’ « l'occultisme », opposer naïvement les faits et phénomènes admis par les académies et considérés par la pensée scientifique, et les faits non admis par les académies et non considérés par la pensée scientifique ? C'est là un artifice de classification souvent invoqué par les occultistes eux-mêmes, mais une telle définition ne résulte absolument point de la nature des choses.


Elle n'a qu'un mérite, c'est d'opposer le domaine «» ainsi défini au domaine scientifique, par le fait que le contenu du premier nous déconcerte par rapport à ce que nous savons du second. Comme le second est, autant que possible, rationalité et cohérence, « occultisme » serait un domaine sans logique ni unité... Et cela n'est pas tout à fait vrai non plus. Pour saisir la logique des choses cachées, disent les « occultistes », il faut une longue initiation. C'est vrai, mais encore une fois cela ne constitue pas un caractère différentiel, puisqu'on parle aussi d'initiation scientifique.


Encore qu'on puisse difficilement mettre l'une et l'autre initiation sur le même pied : alors que l'initiation scientifique est assurée par des cadres enseignants patentés par l'État, l'initiation aux choses « occultes» est tributaire de maîtres au détail, de vrais et de faux d'ailleurs, puisque aucune autorité reconnue n'en vérifie la valeur. Ces derniers, contraints d'agir en marge, se trouvent auréolés du prestige du mystère, ainsi que les faits qu'ils étudient.


On a même tendance à croire que cet état de choses consacre un principe formel, à savoir que non seulement les faits « occultes » échappent au sens commun, mais encore qu'ils sont cachés par ceux qui en détiennent ou disent en détenir le secret. Ce secret volontaire est encore un des côtés douteux de l'occultisme, nous y reviendrons.

Assurément la science comporte une initiationconsidérons la physique moderne ; c'est une science extrêmement complexe, qui exige des connaissances mathématiques supérieures, une pratique du laboratoire et des habitudes de pensée déterminées. Le profane n'est absolument pas à même de comprendre la pile atomique, ni à
fortiori
d'en utiliser les propriétés. Il serait imprudent de laisser du radium à sa portée, parce qu'il n'a même pas une idée précise des manières de s'en protéger efficacement, ni des accidents qu'il peut provoquer. On n'autorise les physiciens à s'approcher de la bombe atomique d'un peu près que dans la mesure où on les juge d'une part assez compétents et d'autre part moralement équilibrés.

A ce titre la physique nucléaire est une science occulte au bon et au mauvais sens du mot. Les sciences exigent une très sérieuse et très progressive initiation : pour comprendre
l'univers courbe d'Einstein, il faut dix ans d'initiation aux mathématiques sous la conduite de maîtres qui ont eux-mêmes consacré vingt ou trente ans de leur vie à l'étude de cette science.
Le temps d'initiation n'est donc pas ce qui caractérise les sciences «occultes» ; le secret non plus d'ailleurs : essayez donc d'aller trouver dans son laboratoire un grand physicien contemporain et demandez-lui de vous expliquer la désintégration de l'atome... sauf dans le cas précis où vous seriez vous-même un très grand savant, il y a bien des chances pour qu'il vous éconduise purement et simplement.


Plus typiquement encore : essayez d'assister à une séance de la Société Française de Mathématiques et voyez si on vous laissera entrer dans l'amphithéâtre ! Est-ce à dire que les savants cachent leurs secrets ? Non mais il y a des choses qu'on n'explique pas à n'importe qui, ni en moins de trois ans et en commençant par le commencement. Telle est la vérité qui est toute simple.

Par parenthèse, et à ce propos, il est amusant de constater que les hommes de science donnent volontiers leur avis définitif et sans appel sur les sciences « occultes » après un examen d'une heure ou deux alors qu'ils supportent mal l'avis de poètes sur la physique ou la biologie. Bref, les sciences « occultes » et les sciences positives sont complexes. A cela, elles doivent l'une et l'autre de vivre dans un certain secret et de n'être abordables que par une initiation. Mais est-ce bien de ce secret-là et de cette initiation-là qu'il s'agit ? N'est-ce pas précisément dans la mesure où ces deux dernières notions ont un autre sens en « occultisme », que le domaine « occulte » a une spécificité ? Mais alors en quoi consistent le secret et l'initiation « occultes » ?

Faisons d'abord justice d'un racontar colporté par tous les vulgarisateurs à bon marché, à savoir que les sciences occultes le sont, parce que les secrets des initiés, livrés au public, seraient trop dangereux. C'est une explication pour sourds-muets-aveugles. Les grands secrets se gardent d'eux-mêmes on peut bien laisser traîner dans la rue, ou même afficher sur les murs la formule chimique d'un explosif nouveau... personne ne saura le préparer, qu'un chimiste. Les médecins légistes peuvent publier tranquillement dans les Annales de la Médecine Légale le fruit de leurs recherches sur les traces laissées par les poisons ; il est évident que seul un médecin peut mettre ces renseignements à profit, quant aux individus dépourvus de culture médicale, la lecture des
Annales de la Médecine Légale
 ne leur apprendra rien.

Si les secrets de l'hermétisme avaient vraiment le pouvoir explosif qu'on leur suppose, s'ils ne restaient cachés que par la bonne garde qu'on monte autour d'eux, il y a belle lurette que les réseaux d'espionnage et de police politique en seraient venus à bout et les auraient mis dans les arsenaux. Du point de vue du bon sens le plus élémentaire, il faut donc admettre qu'essentiellement, nous l'avons dit, les plus grands secrets se gardent d'eux-mêmes.


On peut même avancer qu'en soi, l'hermétisme, comme les sciences dont nous montrions plus haut les difficultés d'accès, est ouvert. Nous voulons dire par là que n'importe qui a le droit de devenir médecin légiste, n'importe qui a le droit de devenir physicien de l'atome, n'importe qui a le droit de devenir hermétiste. Tout le monde ne le peut pas, et c'est une autre affaire ; mais en soi, le domaine des grands secrets est accessible, largement accessible.

Que d'autres temps aient sanctionné la sauvegarde des grands secrets par des dispositifs divers, c'est vrai, et cela s'explique, d'une façon différente pour chaque cas d'ailleurs. Ici, l'état de développement de la civilisation ne justifiant que de la distinction du sacré et du profane, toute vérité tendant à réduire les deux ont été un ferment de dissolution sociale. Ailleurs, l'ignorance générale justifiait le secret pour parer aux risques de déformation dont la transmission écrite nous sauvegarde désormais dans une certaine mesure.


Ailleurs encore, ce sont les persécutions qui justifient le soin jaloux des initiés à cacher ce qu'on n'aurait pas manqué de déformer et de détruire. Quand l'occultisme est né sous sa forme moderne, c'est-à-dire à la fin du XIXe siècle, les persécutions religieuses n'étaient pas tout à fait éteintes, mais leur acuité avait tout de même assez baissé pour qu'on ne fasse pas du secret la base même du domaine « occulte ».

Voilà pourquoi, en fin de compte, nous sommes partisans de laisser « occultisme » à ceux qui ont le goût du secret, et de ne considérer que la pensée hermétique pour la situer aussi précisément que possible. Centralement, l'hermétisme n'est pas une spéculation intellectuelle, mais une pratique. De même qu'en lisant un formulaire de chimie, on n'est guère plus apte, après en avoir achevé la lecture, à préparer le produit le plus simple, de même en absorbant toute la littérature d'occultisme, on est à cent lieues de soupçonner en quoi consiste l'hermétisme qui est une ascèse.

L'ascèse est tout bonnement un chemin de progrès pratique. Chacun sait qu'il ne suffit pas d'apprendre par cœur un manuel ou un traité de Culture Physique pour acquérir une musculature ou connaître la sensation très spéciale que procure le saut à la perche ou le plongeon. Or l'ascèse hermétique est dans le domaine psychique comparable à l'ascèse
(1) sportive dans le domaine physique. L'une apprend à vivre et à penser autrement, l'autre apprend à sentir et à respirer autrement.


(1) L'ascèse est une discipline volontaire du corps et de l'esprit cherchant à tendre vers une perfection

Quels schémas, quels textes pourraient rendre compte de ces états nouveaux, de ces dé couvertes faites avec toute la personne ? Celui qui a pratiqué le saut en parachute peut se multiplier en explications, en comparaisons... jamais son auditoire ne saisira la plénitude étrange de la petite seconde du saut hors de la carlingue. Seul celui qui a pratiqué est enrichi. Celui qui a expérimenté la bilocation (2)apprend bien des choses sur sa propre structure... et personne ne peut bénéficier de son enrichissement en écoutant son récit. C'est en cela qu'une ascèse comporte son secret : ceux qui possèdent le secret aimeraient quelquefois le communiquer... hélas ! Il n'y a pas de mots pour cela. Alors ils forgent un langage comparatif, mais pour intéressant que soit ce langage, il est par nature lettre morte.

(2) Voir au mot Dédoublement
dans L’Encyclopédie Ésotérique (M. V.).

A partir de la lettre morte des systèmes hermétiques, tels qu'on les voit de l'extérieur, se trouve une vérité incommunicable que seule la pratique personnelle peut restaurer. Alors, et seulement alors, le système qui avait été un guide abstrait devient un tableau vivant. Voilà en deux mots où se situe le côté « occulte » de l'hermétisme.

Connaître la lettre morte des systèmes, c'est bien. Savoir que les Écoles et les Codes se sont succédé de telle et telle façon, sous telles et telles influences, c'est bien. Saisir par bribes la logique qui préside à tout cela et construire des hypothèses pour l'expliquer, c'est bien. Mais qu'est-ce que ce savoir à côté du progrès humain dont il n'est que la caricature ? Savoir n'est rien. Vivre et progresser compte seul. Si les vieux savants sont un peu tournés en ridicule par la société, c'est qu'ils ont précisément accumulé le savoir sans avoir augmenté en rien leur valeur humaine. Un vieux chimiste vit comme un vieil épicier, et souvent beaucoup plus mal, humainement parlant.

L'hermétisme est en fin de compte l'ensemble formé par un progrès intérieur, le ou les systèmes de notions qui symbolisent ce progrès intérieur, l'impossibilité dans laquelle on se trouve de comprendre, depuis l'extérieur, l'ensemble des connaissances de tous ordres que suppose l'ascèse ou qui en résulte, etc...

L'occultisme, lui, est la considération toute théorique de ce que, de l'extérieur, rien ne peut se comprendre ; il ajoute pour son compte mille spéculations littéraires et toutes sortes de complications fantaisistes. Enfin, à la faveur de la grisaille de son ciment, il agglutine tous les systèmes dont la science n'a pas voulu, toutes les superstitions érigées en monuments ésotériques et tous les mystères procédant de problèmes depuis longtemps périmés.

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