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Coïncidences

Il n'y a pas de civilisation où l'homme n'a pas été frappé par les extraordinaires coïncidences qui surviennent dans la vie quotidienne.

« Chez moi, dit l'un, c'est régulier : chaque fois que j'achète des chaussures neuves, je reçois la nouvelle d'un décès dans ma famille »
« Le huit m'est néfaste, dit l'autre. Je l'ai noté toute ma vie. »
En de telles matières, il faut opérer un contrôle statistique et une critique basée sur le calcul des probabilités. On voit alors qu'il n'y a rien à noter du tout, que les corrélations accidentelles ont retenu l'attention exclusivement dans les cas favorables à la thèse, etc...

Une autre catégorie de coïncidences résulte de l'inégalité des attitudes de l'observateur selon les cas, et des mécanismes de suggestions surajoutés.
On entend dire, par exemple : « C'est toujours quand on a mal quelque part qu'on se cogne au mauvais endroit. » L'erreur est manifeste : lorsqu'on ne souffre pas, on ne remarque pas les chocs. On les note seulement sur les parties douloureuses.

En outre, la peur instinctive de se heurter détermine l'accident — tout comme la peur de tomber dans un précipice détermine finalement la chute par vertige. Il ne faut pas non plus confondre avec une coïncidence, ce qui relève d'une voyance normale et inconsciente.
Il arrive par exemple qu'on se mette sans raison à penser à une personne qu'on n'a pas vue depuis longtemps, puis dix minutes plus tard, qu'on la rencontre au coin de la rue, dans un quartier que ni l'un ni l'autre ne fréquentent habituellement. Ce fait s'explique par une sensibilité inconsciente dépassant en portée et en acuité le jeu normal des sens.

Par contre, la nature offre quelquefois des cas de coïncidences telles qu'a partir du troisième cas, le taux de chances pour que cette coïncidence soit fortuite devient infime et qu'on est tenté de formuler une loi générale. Voici, par exemple, deux cas personnels. Dans le premier, il s'agit d'une ressemblance morphologique correspondant à une similitude du destin. En voyant la deuxième personne, nous avons remarqué qu'elle avait exactement le même type physique qu'une jeune femme que nous avions déjà eu l'occasion de connaître assez pour que sa vie, avec tous les détails et circonstances qu'elle comportait, nous soit assez présente à la mémoire.

Or, la deuxième personne avait comme la première des caractéristiques lymphatiques, des cheveux blonds et souples coiffés de même manière, des yeux bleus, grands et écartés, un front bombé, un petit nez un peu camard, une bouche un peu forte aux coins descendants. Elle avait en outre un cou renflé à sa base et la même manière de se vêtir.
Quant à ses mains, elles possédaient très exactement les mêmes caractéristiques générales, soit : blancheur et moiteur extrêmes, doigts allongés un peu trop frêles pour la paume elle-même charnue mais molle ; ongles étroits et bombés, mains de rêveuse sans structure solide, sans but précis, disponible à toute la gamme des émotions les plus conventionnellement considérées comme procédant de la vie dite « sentimentale ».
Aussi, nous nous retrouvions devant un cas si proche qu'il n'était pas un seul instant possible de penser qu'entre ces deux personnes d'un type ayant les mêmes données morphologiques, la similitude de destin ne jouait pas aussi, dans les grandes lignes au moins.

Nous nous souvenions que la première personne avait un amant, nommé Pierre, grand et beau, blond, athlétique, assez conventionnel lui aussi, vivant en Amérique. La seconde personne aimait, elle aussi, un blond presque identique, nommé Pierre et vivant à l'étranger. Devant une si belle réussite, nous nous sommes souvenu que la première portait à la jambe gauche la cicatrice assez grande d'une brûlure... et nous n'avons pas résisté à demander à la seconde (les mêmes données devant amener les mêmes manifestations) si elle avait une cicatrice de brûlure à la jambe gauche. Joie ! Elle l'avait et très visiblement, à la même place.

Mais ceci ne s'arrêta pas là. A peu près un an plus tard, les circonstances nous mirent devant une troisième personne du même type morphologique et nous eûmes le bonheur de constater avec une précision absolue, les mêmes caractères psychologiques, les mêmes données sentimentales, la même similitude de vie, le même amour pour un Pierre, blond, athlétique et lointain. Un peu plus tard, une jeune femme du même type, mais cette fois-ci, une brune, nous donnait l'occasion de vérifier de manière plus complète cette loi d'harmonie en vertu de laquelle des mêmes faits profonds ont les mêmes apparences : la jeune femme brune aimait un jeune homme brun qui ressemblait aux jeunes Pierre à s'y méprendre, il portait un nom différent mais habitait aussi l'étranger.

La jeune brune avait aussi un tempérament lymphatique, était rêveuse, sans grande personnalité, et correspondait aux premières personnes jusque dans la marque visible d'une émotivité excessive qui se manifestait par des mains démesurément moites. Nous avons donc voulu pousser encore plus loin la vérification de la loi d'analogie et nous nous sommes informés auprès d'elle d'une possibilité identique allant jusqu'à la cicatrice d'une brûlure à la jambe gauche.
La jeune femme avait effectivement la même cicatrice, à la même place, mais cette fois-ci, c'était à la jambe droite. Il existe aussi une coïncidence de situation, mais établie dans un échelon social différent qui a retenu notre attention et illustre bien le fait qu'il n'est pas fortuit de penser que des données analogues comportent obligatoirement des résultantes analogues.

Nous avons connu dès notre enfance un couple d'époux dont le bonheur ne s'est pas terni au cours des années de vie commune. L'homme était un sculpteur, assez jupitérien de type : grand front olympien, nez aquilin, cheveux et barbe roux. Il avait une corpulence assez trapue, le cou court et sa denture avait une caractéristique assez particulière : les deux premières incisives étaient séparées par un espace assez large.

Son épouse était brune, d'un type assez proche de celui d'une Romaine, au plein visage brun. Elle avait été, avant de rencontrer son mari, la maîtresse d'un homme grand et brun, au type saturnien, qui était l'un des critiques littéraires les plus connus de son époque ; et elle l'avait quitté pour épouser le sculpteur roux.

Bien des années plus tard, nous avons rencontré en banlieue parisienne une jeune femme brune, au type de Romaine, qui ressemblait à s'y méprendre à celle dont nous venons de vous dépeindre les traits et la vie. Celle que nous venions de rencontrer, contrairement à la première, qui était cultivée et d'un milieu de bonne bourgeoisie, était ouvrière d'usine, assez ignorante et humble Elle avait été la maîtresse d'un homme brun, grand, saturnien, qu'elle croyait cultivé et qui « était dans les écritures », c'est-à-dire qu'il était gratte-papier dans un bureau.
Elle l'avait quitté pour un homme roux, au visage olympien, à la stature solide assez trapue, aux cheveux roux, et qui avait les deux premières incisives fortement séparées. Sa profession était sculpteur en bâtiment.

Il faut bien reconnaître qu'il y a une joie intense à déceler ces lois d'analogie profonde qui témoignent d'une claire harmonie des rapports, mais qu'il serait parfaitement injustifié d'y voir une coïncidence quelconque.

Dans les similitudes de cet ordre, il faut surtout voir une preuve de typologie (voir ce mot). Assurément, la typologie actuelle est bien loin de pouvoir nous fournir des indications aussi précises sur un individu — et surtout aussi circonstanciées sur son destin — mais si quelques faits ne permettent pas d'identifier le mécanisme, ni de formuler de loi, ils prouvent en tout cas qu'il en existe une.
Quand un manœuvre quelconque dynamite une roche cristalline, il sait que les éclats se forment selon certains axes — parce qu'il l'a constaté. Il sait seulement que cela se passe toujours de la même façon. N'allez pas lui demander ce qui se passerait dans le cas où on dynamiterait un rocher d'ébonite, ni dans celui où on soumettrait la roche cristalline à une décharge atomique : il n'en sait rien ; sa science ne va pas jusque-là. Ne lui demandez pas non plus pourquoi la roche cristalline éclate selon certains axes et non certains autres : il ignore tout des lois de structure et des lois de clivage de la roche.
Mais il sait que les mêmes procédés appliqués aux mêmes roches donnent toujours les mêmes résultats. La typologie en est au stade scientifique de notre carrier. Elle ignore encore complètement pourquoi les lymphatiques ayant une cicatrice à la jambe ont un amant lointain, blond et sportif ; mais le fait qu'elle le constate préjuge que cela s'explique.

 

 

 

 

 

 

 

 

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